• Abel ouvre la marche, Eden lui emboîte le pas. Elle n'est pas mécontente de trouver un peu de temps, hors de ce commissariat sinistre, pour questionner à son tour le charmant inspecteur. Quand ils se retrouvent dehors, sur l'avenida, le soleil de dix heures déjà les aveugle. Eden sort immédiatement ses lunettes noires de son sac à main, une bonne manière de cacher ses yeux cernés aussi ; l'inspecteur marche toujours devant d'un pas alerte, elle court presque derrière lui pour le suivre. Soudain il s'arrête, tout occupée à ranger son sac, Eden se cogne à lui, il se retourne et sourit :
    - Désolé, je marche trop vite ; et je suis impoli, je ne vous attends même pas.
    - Ce n'est rien.
    - Les habitudes de la profession, normalement c'est avec mes lieutenants que je sors de ce commissariat, pas avec de jolies femmes. J'ai perdu l'habitude des bonnes manières.

    Eden lui sourit gentiment en haussant les épaules. Il lui prend le bras.
    - Marchons bras dessus, bras dessous.
    - Oui, nous nous soutiendrons mutuellement.
    - Vous n'avez vraiment pas dormi de la nuit ?
    - Pas un seul instant.
    - Cet homicide vous a impressionné ?
    - C'est le moins que l'on puisse dire.
    Elle n'ajoute pas que ce n'est pas la vue de cette femme qui l'avait tant troublée.
    - Ah, nous y sommes.
    Abel recule la chaise d'une petite table à l'écart, sur la terrasse de l'Antiqua Sappore ; Eden prend place. L'inspecteur commande immédiatement deux cafés Bourbon.

    - Je ne sais pas si vous connaissez les cafés brésiliens. Le bourbon est d'une grande douceur. Je trouve que c'est un café très subtil. Celui qu'ils servent ici vient du Minais Gerais. Y êtes-vous déjà allée ?
    - Je suis allée plus au nord, dans le bassin amazonien, et à Sao Paolo...
    - Ce n'est pas grave, c'est le café qui vient à vous. Vous allez le goûter, c'est le meilleur, vous m'en direz des nouvelles. Comment connaissez-vous cet endroit ?
    - J'y suis venue avec des amis, qui voulaient me faire entendre de la bonne samba. Le soir il y a des groupes qui viennent jouer. Il y a une belle ambiance avec beaucoup d'amateurs.
    - A Rio je ne connais personne qui ne soit amateur de samba... Est-ce que vous avez aimé cette soirée ?
    - Oui, j'y suis même revenue seule. C'est très chaleureux et j'adore danser.
    - Comme hier soir... Vous avez été très imprudente le savez-vous ? Les abords du port sont un lieu particulièrement dangereux. Quand vous nous avez appelés nous avons fait le plus vite possible pour débarquer. J'ai bien enregistré le tremblement dans votre voix quand vous avez dit que vous aviez la trouille. A quelque minutes près la victime aurait pu être une jeune française un peu inconsciente...
    - Ne dramatisez pas. J'avais un peu exagéré côté caïpirinha. Je ne me suis pas sentie particulièrement en danger... avant la découverte du corps. Après, il est vrai que je n'en menais pas large.



     


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  • Sans hésiter, Eden répond
    - Non, pas du tout.
    - Bon, vous avez l'air épuisée. Je ne vais pas vous retenir très longtemps. S'il vous revient quelque chose en mémoire, n'hésitez pas à m'appeler ; lui dit-il sans la quitter des yeux.
    Sans sourciller, Eden sourit d'un air lasse et se lève.
    - Merci Inspecteur. En effet, je vais rentrer chez moi me reposer un peu.
    Abel se lève à son tour pour lui serrer la main.
    Eden sort du bureau. Abel ne peut s'empêcher de la suivre du regard, ni de penser qu'Eden est une très belle femme.

    Le petit stratagème du billet a fonctionné. Abel connaissait l'identité de la victime, mais il voulait attendre d'avoir Eden face à lui pour connaître sa réaction à l'instant même de cette révélation. Abel est maintenant convaincu qu'Eden ne connaissait pas la victime. Bon, ce ne serait qu'une poussière de plus apportée dans un dossier qu'Abel imaginait bien poisseux. Qui pouvait avoir intérêt à nettoyer une poupée du genre de Nadia Carvalho. Femme bien mise, résidante d'un beau quartier, petite vie tranquille... en apparence. La qualité d'un bon flic c'est de voir ce que les apparences sont capables de dire. Abel était assez doué à ce petit jeu. De plus, il adorait se faire des films. Son imagination lui donnait souvent des fils bien réels qu'il se plaisait à suivre, fort de sa confiance en son intuition. Pour l'instant, c'était un peu le coaltar, chiffonné Abel avait besoin d'un bon café. Direction la cafeteria...

    Dans le couloir les sinistres photos habituelles de trafiquants de toutes sortes recherchés sur Rio. Un défilé de gueules sinistres, qui ne dépareillaient en rien sur les murs gris du Commissariat. La peinture aurait dû être refaite depuis longtemps, mais les crédits se faisaient attendre. Ambiance rugueuse...

    Mais un rayon de soleil attendait Abel près du distributeur de boissons à disposition du public. Eden accoudée sur l'appui de la fenêtre regardait d'un air songeur le trafic sur l'avenue, se passant le gobelet sous le nez, humant, manifestement pas convaincue du tout qu'il y ait une molécule du fruit du caféier dans ce breuvage. Abel s'approche d'elle.
    - Qu'est-ce que je fais ? Je m'impose la même torture que vous, ou je vous invite au bar d'à côté pour un bon Bourbon, bien serré. Je crois qu'après cette nuit courte nous en avons bien besoin tous les deux. En plus, dit-il ouvrant son porte monnaie, je n'ai plus de monnaie pour cette fichue machine... Je ne vais tout de même pas me faire inviter par mon suspect principal, non ?
    - Va pour le Bourbon. Vous connaissez le bistrot Antiqua Sappore à deux pas d'ici ? C'est charmant, un bistrot original, au milieux des antiquités avec un café à réveiller tout un commissariat !
    - Le gros de la troupe c'est moi. Ca vous suffira ? Laissons les autres dormir tranquillement si vous le voulez bien, dit-il en souriant. Oui, je connais le lieu. Dîtes-moi, j'ai vu que vous sentiez votre café tout à l'heure ; les odeurs semblent importantes pour vous ? J'ai aimé votre parfum... français ?
    - CK One de Calvin Klein, international, en vente dans tous les tax-free shops du monde entier... Nous y allons ou nous comparons nos connaissances de parfumeurs ici même sur ce banc de bois qui ne dépareillerait pas à l'Antiqua Sappore ?


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  • Trente secondes plus tard, Eden fait irruption dans le bureau d'Abel. Celui-ci ne voit de prime abord que le tee-shirt serré sur des seins manifestement nus, un jean étroit, deux chevilles fines soulignées par les ballerines blanches aériennes avant de se ressaisir très vite pour la saluer banalement, tout en ne pouvant s'empêcher de planter ses yeux dans son regard sombre :
    - Bonjour Mademoiselle Clérie, prenez place je vous prie. Il fait le tour du bureau en lui présentant le siège d'un geste large de la main. En passant près d'elle, il sent son parfum frais et citronné. Certainement un parfum français pense-t-il. Pendant qu'Eden s'assied, en regardant alentour l'affligeante décoration du bureau, Abel récupère le dossier Carvalho sur le bureau de Ricardo et vient s'asseoir à son tour, face à elle.

    - J'espère que vous n'avez pas passé une trop mauvaise nuit ? lui demande-t-il pour engager la conversation.
    - Je n'ai pas dormi, à tout avouer, je n'ai pas l'habitude des assassinats, répond-elle avec un sourire.
    - Oui, bien sûr. Vous aviez déjà vu la victime ?
    - Non. Et vous savez de qui il s'agit ?
    - Non, pas encore. Pour prendre votre déposition, je vais avoir besoin de quelques éléments d'identité, vos noms, prénoms, âge, adresse, profession.
    Eden se soumet gentiment à l'exercice.
    - Voilà, vous savez tout. Que voulez-vous savoir maintenant ?
    - Pas grand-chose de plus. Que faisiez-vous sur la promenade en cette heure tardive ?
    - Je rentrais du dancing.
    - Vous y étiez seule ?
    - Oui, mais j'y connaissais du monde et certains ont dû me voir partir.
    - Qu'avez-vous entendu exactement ?
    - Un bruit sourd, puis le bruit d'une moto qui part sur les chapeaux de roues.
    - Vous avez-vous vu quelque chose ?
    - Non, même pas une ombre ; il n'y avait personne sur la promenade et je n'étais pas rassurée pour tout dire.
    - Qu'avez-vous fait après avoir entendu le bruit sourd ?
    - Je me suis approchée, j'ai vu une personne allongée par terre ; je me suis penchée au-dessus d'elle, comme je ne la voyais pas bien, je l'ai touché pour voir si c'était grave. En la retournant, j'ai vu qu'elle était touchée au coeur.
    - Non, pas exactement, à l'abdomen.
    - Ah oui, d'accord ; donc qu'elle était déjà morte, par balle, à priori. Puis, je vous ai appelé avec mon téléphone portable et vous ai attendu, adossée à l'arbre un peu plus loin.
    - Parfait. Autre chose ?
    - Non, je ne vois pas.
    On frappe à la porte.
    - Entrez, dit Abel.
    - Excuse-moi de te déranger, Abel, bonjour mademoiselle.
    - Pas de problème Ricardo.
    - Bonjour Monsieur, répond Eden.
    Ricardo tend un papier à Abel, qui le lit immédiatement et se tourne vers Eden.
    - La jeune femme se prénommait Nadia Carvalho ; ça vous dit quelque chose ?



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  • Quand il entre dans son bureau, son adjoint, Ricardo Gomez est déjà arrivé :
    - Alors, on en sait un peu plus, Ricardo ?
    - Oui Abel, la jeune femme vivait seule dans le très chic quartier de San Antonio, elle est divorcée depuis deux ans, d'un certain Brito Rosa da Silva, injoignable pour le moment. Il ne répond pas au téléphone, et la brigade qui s'est déplacée chez lui n'a trouvé personne
    - Bon, très bien. Et vous avez commencé à interroger les voisins de la victime ?
    - Oui, et j'ai envoyé Paulo et Juan sur le coup ; ils vont revenir d'une minute à l'autre
    - Mademoiselle Clérie ne va pas tarder, surtout durant son interrogatoire, vous ne me dérangerez sous aucun prétexte
    - Très bien Abel.
    - Dis-moi Ricardo, on a droit à une invasion de chinois aujourd'hui ? J'en ai vu une dizaine depuis que je suis entré, pas particulièrement rigolos. Ils n'ont pas l'air de touristes dévalisés pourtant. Alors ?
    - C'est ce lèche bottes de Carlos Veloso qui a eu l'idée excellente d'inviter une délégation de flics de Shanghai. Il y a de l'inauguration de plaque commémorative dans l'air, en présence du chef de la police de l'état de Rio. Tu sais que le patron aime beaucoup la Chine, et surtout les... petites chinoises, dit-il en se tirant le coin des yeux de la pointe de l'index. Ça lui donnera une occasion de faire un échange... culturel. Il parait que nous sommes un commissariat modèle, dit-il en s'esclaffant tout en se clouant son habituelle Camel au bec. Bon, je file aux archives voir si on a quelque chose sur ce Brito. Ah ! Encore... Il y a des gosses de riches qui ont fait du grabuge cette nuit dans un bar de ton quartier. Enquête cool... filée à qui, je te le demande ?
    - A Carlos ?
    - Dans le mille Chef, dit-il d'un air enjoué en disparaissant de sa démarche vive et sautillante, dans un nuage de fumée bleuâtre, puis, en se retournant, Chef, vous auriez dû mettre une cravate...
    - Dégage !
    - Au moins pour la plaque ! Et il poursuit, en éclatant d'un beau rire tonitruant.

    Sacré Ricardo, pense Abel, il aurait mieux fait de faire du théâtre, ou de la musique. Mais flic... jamais. Il prend tout à la rigolade. Abel aime pourtant bien l'homme, même si le flic lui pose de temps à autres de sérieux problèmes.

    Il commence à lire son courrier, en faisant un tri très rapide parmi les âneries usuelles des infos internes et des promotions. Une étude sur le développement de la prostitution à Rio attire son attention. Il la met de côté ; à lire plus tard. On frappe à sa porte.
    - Oui, entrez.
    - Bonjour Abel. Une certaine Eden pour toi.
    - Salut ! Fais-la entrer Paulo. Déjà de retour ? Des trucs intéressants dans le voisinage ?
    - Une voisine a entendu partir une moto, très tard le soir, il y a trois jours. Elle a regardé par la fenêtre. Elle pense que c'est l'ex mari de la victime qui partait, mais elle ne peut pas l'affirmer. On l'a convoqué pour qu'elle dépose son témoignage. Bon, je fais venir la dame...



     


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