• Ça a commencé par deux gamins retrouvés morts, une pute violée et payée à coups de couteaux, et puis ce crime de nuit sur le port. Pour les gamins, c'est certainement un coup des BOPE, la bataillon des opérations spéciales de la Police qui intervient dans les favelas à bord des caveirao, ces espèces de blindés destinés à lutter contre la criminalité dans les quartiers pauvres. Le problème est que les flics affectés à ces engins ont la détente facile. Un coup de haut parleur pour avertir de leur arrivée, et après on tire sur tout ce qui bouge. Carnages suivis d'autres carnages ! Abel est dégoûté de ces méthodes, qui font les choux gras d'Amnesty International.

    Pour la pute, là aussi, c'est l'habituel cercle vicieux de la drogue. Le tapin ne peut plus payer ses doses. Son dealer lui donne à sa façon le reçu pour solde de tout compte, non sans s'être payé d'abord sur la bête. Pas de problème pour la Scientifique, le sperme a été prélevé... reste à savoir si c'est celui de l'assassin ou des clients, car la capote n'est pas très bien vue et les putes ne réussissent pas vraiment à l'imposer aux clients, malgré les conseils chèrement dispensés par les associations qui veillent sur leur santé. Ça craint !

    Abel presse le pas après avoir traversé l'Avenue de Marco. Il pense à Eden. Cette femme est inconsciente. Il en tremble pour elle, après coup. Se promener, seule, de nuit, sur le Quai de Porto, c'est de la folie pure. Elle a eu une chance incroyable. Ah ces étrangers ! Ils se croient ici en sécurité, trompés par les annonces officielles. En réalité il n'en est rien. La femme assassinée s'appelait Nadia Carvalho, une très belle métisse indienne, bien vêtue. Ce n'était pas une pauvre, c'est certain. La Scientifique a dû avancer entre temps. Quand Abel a quitté la scène du crime, ses agents s'activaient à faire toutes sortes de prélèvements. Notamment sur les traces de sang, car il était étonnant d'en trouver de manière aussi disséminée.

    Son père, il y a bien longtemps, l'avait prévenu, lui avait dit de ne pas entrer dans ses pas ; mais c'était plus fort que lui, une vocation et après son assassinat par les poulets véreux de la brigade des stupéfiants, c'est devenu une nécessité, faire comme lui et le venger peut-être. Durant deux ans, en parallèle à sa formation de jeune recrue, il avait enquêté sans relâche pour coincer les assassins de son père et y était parvenu au risque de sa vie ; depuis, le commissaire le plus populaire de Rio, Federico Ruiz de Mayor, moisissait derrière les barreaux, et Abel ne se retournait plus à chaque bruit suspect ; si le ripoux tentait de le faire tuer, comme il avait déjà essayer de le faire à maintes reprises, c'était la vie après tout, les risques du métier. Une menace qui avait empêché Abel de construire une vie de famille, il n'avait pas peur pour lui, mais il ne voulait pas s'inquiéter d'une femme et d'enfants. Ce matin-là, il sent bien qu'un mot d'Eden pourrait le faire basculer, l'embarquer dans une aventure qu'il s'était toujours refusé de tenter.

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  • Décidément, c'est le jour des importuns, entre Joao et Mister Smith, Eden se trouve bien pourvue... Tout en marchant elle envisage comme vraisemblable que ce soit Brito qui ait fait le coup. Après tout il doit être à Rio, du moins y était-il hier, et la silhouette devinée sur la photo parait bien être la sienne. Eden ne se voit pas attaquer bille en tête l'inspecteur Pastor pour faire une enquête personnelle... On se calme.

    Après tout, en d'autres circonstances, charmant comme il est... Abel. Ce prénom résonne bien sensuellement à son oreille. En raison de l'obscurité Eden n'avait pas pu regarder mieux Abel Pastor, mais c'était un homme séduisant : la petite quarantaine, le cheveu court et souple, brun, grand, d'une belle largeur d'épaule, et des yeux d'un bleu tendre qui lui donnaient l'allure d'un étudiant. Tout chez lui était bien, à part ses chaussures, qui n'ont certainement jamais vu ni l'Angleterre ni l'Italie. Avec lui elle aurait bien envisagé un petit séjour prolongé à Parati. Une soirée sur la terrasse du Margarida Café, une bonne dose de caïpirinha - pour changer, et, à la fin, un bon picanha grillé agrémenté d'excellent haricots noirs... en belle compagnie. Là, oui, aller à Parati aurait du sens ; tout le contraire d'une bousculade au milieu des touristes de la vieille ville. Quel serait le revers de la médaille ?

    Lasse de rêver, Eden fouille dans son sac, regarde encore une fois la photo ; assurément la coiffure est bien celle de Brito, mais les vêtements ne lui disent strictement rien. Elle veut en avoir le cœur net ; elle sort son portable, s'embrouille un peu dans les touches et finit par composer le numéro de Brito... Son portable est éteint !

    Abel Pastor est encore chez lui, il est en retard ce matin ; il n'a pas dormi de la nuit, encore un meurtre, une jeune femme dans la fleur de l'âge assassinée. Il en avait vu d'autres, mais il ne s'y faisait pas, ça le mettait toujours dans le même état ; même si cette fois, la vue d'Eden Clérie y était aussi pour quelque chose. Et son calepin, qu'il ne trouve pas ; mais où avait-il bien pu le poser cette nuit en rentrant. Dans la chambre, assez spartiate, un grand lit près du sol, une commode et un chevet en wengé ainsi qu'un immense dressing attenant où l'on trouve plus de disques que de vêtements, il ne le voit pas ; au salon, non plus, mais il y règne un capharnaüm épouvantable ; des journaux traînent sur la table basse, un plaid déployé recouvre le canapé en cuir brun, des livres jonchent le sol alors que la bibliothèque, en bois wengé également, ploie sous leur poids. Il désespère de le retrouver, et file dans la cuisine pour prendre un jus d'orange dans le réfrigérateur. Son calepin est posé en haut de ce dernier ; ah oui, il se souvient ; la bière, cette nuit. Il peut partir enfin, il se dépêche, il ne veut pas arriver après mademoiselle Clérie.

    Arrivé en bas de son immeuble, Abel lit 8h40 à sa montre et se dit qu'il a malgré tout le temps de rejoindre à pied le Commissariat Avenue Gomes Freire. Cela lui fera une bonne balade depuis le quartier de la gare, où il habite. Les rues de Rio ne sont pas trop encombrées encore à cette heure, ce sera un plaisir de marcher, tout en se remettant les idées en place. Rude journée que celle d'hier ! Journée habituelle cependant pour Rio, où l'on meurt aussi rapidement que l'on attrape un coup de soleil à Leblon.


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  • Elle décroche :
         - Eden Clérie.
         - Hé Ninha, c'est Joao, habille toi. Fais fissa ! Je passe te chercher dans un quart d'heure. Je t'emmène à Parati, ma sœur a loué un appartement près du fort, c'est ma-gi-que ,
    dit-il en accentuant bien chaque syllabe.
         - Je ne peux pas t'accompagner Joao. As-tu vu Brito ces derniers jours ?
         - Je l'ai vu hier après-midi à la Praia da Bica, sur sa moto. Il est trop beau ! Quelle chance tu as Eden. Rio est trop petit...
         - Pas le cœur à plaisanter Joao. Et d'abord Brito et moi c'est fini. Je n'ai pas le temps, tu m'excuseras mais il faut que j'y aille...
         - Aïe aïe aïe ! Eden, qu'est-ce que tu nous fais là, ça n'a pas l'air d'aller bien fort ? Bouge pas, j'arrive.
         - Non, Joao, je pars. Salut !

    Quel casse pied ce Joao ! Il a encore dû se faire larguer par son dernier petit chéri et cherche de la compagnie pour passer un week end à mourir avec sa soeur.

    Deux minutes plus tard elle est dans la rue. Elle marche lentement, un peu inquiète. Elle a peur que l'on fasse pression sur elle. Des affaires récentes révélées par la presse à Rio montre que la Police n'est pas tendre. Il faut dire que la criminalité est en hausse, y compris au centre ville, et les autorités policières sont soumises à de fortes pressions de la part des politiques pour obtenir des résultats avant les élections. Paris ou Rio, c'est pareil, se dit-elle.

    Elle reprend le même chemin que la veille, elle aurait pu prendre sa voiture, mais préfère marcher ; elle sera peut-être plus alerte devant l'inspecteur Pastor. Elle se demande comment elle va se présenter, si la police a déjà fait le lien entre Brito et la jeune femme, retrouvée morte ; elle se sent un peu perdue. Au loin, elle voit arriver un jeune homme qui la regarde avec insistance, elle n'y prête pas attention immédiatement. Il est vrai qu'elle est une très jolie jeune femme, aux cheveux châtains mi longs, de grands yeux noirs, assez grande, élancée, un port de tête majestueux. Il est assez rare qu'un homme la croise sans se retourner. A quelques mètres, elle remarque que le jeune homme arrivé à sa hauteur s'approche d'elle, lui tend la main.
         - Bonjour, Melle Clérie, comment allez-vous ? Ça fait longtemps qu'on ne s'est vu ?!
    Elle le regarde, dubitative
         - Bonjour... Monsieur ?
         - Jack Smith, nous nous sommes rencontrés chez le secrétaire d'Etat à l'environnement, Monsieur Brito da Silva.
         - Ah oui, bien sûr, comment allez-vous ?
         - Mais très bien, que faîtes-vous de bon matin sur la
    corniche ?
         - Je me rends à un rendez-vous. D'ailleurs il faut que je vous laisse.
         - Bien sûr, je ne vous retiens pas plus longtemps. Mais appelez-moi, je serai ravi de déjeuner avec vous pour que nous parlions de vos recherches
         - D'accord, j'en serai ravie également, je vous appelle en fin de semaine.

    En la quittant, Jack Smith se dit qu'elle lui a promis de l'appeler pour s'en débarrasser ; depuis qu'il la connaît, il n'a jamais réussi à créer un contact réel avec elle, comme si elle s'empressait de tuer dans l'oeuf toute tentative d'approche. Elle ne parlait jamais d'elle, ni anecdotes, ni confidences. Mais Jack ne s'avoue pas vaincu, il la trouve tellement jolie, il aime sa douceur froide, son air emprunté qui cachait mal sa volonté de fer. Si, cette fois, elle ne tient pas sa promesse, lui, se fait le serment de la prendre par surprise un jour chez elle, de la convaincre avec une place de choix sur le plus beau char du Carnaval. Des rêves pleins la tête, il pénètre dans le consulat du Royaume-Uni.


     


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  • Elle pleure à chaudes larmes, bruyamment, et petit à petit se calme, lentement... Ces quelques larmes lui ont fait du bien ; elle est sereine maintenant. Elle tiendra le mensonge, s'il le faut... le sac, des empreintes, mais parce qu'elle l'a poussé en voulant s'approcher de la victime ; elle ne veut rien dire à la police pour le moment ; elle veut voir Brito d'abord. Soudain, elle a envie de l'appeler, prend le téléphone, commence à composer le numéro... elle se reprend. Non. Elle veut être en face de lui quand elle lui annoncera qu'elle sait que la jeune femme morte le connaissait, elle veut lire dans ses yeux la vérité. Depuis un an, elle le connaît ; elle l'a vu quasiment tous les jours où il était à Rio durant cette longue année, elle a rencontré tous ses amis, ses collègues, est sortie avec lui dans tous les restaurants, bars, boîtes de nuit de la ville. Jamais, elle n'a rencontré cette femme, jamais elle n'a pu soupçonner le moindre problème dans sa vie personnelle. Leur rupture. Une anicroche. Elle voulait s'installer avec lui, il a refusé. Et Eden a fait son sac, un matin, il y a une semaine, en lui disant que s'il ne voulait pas s'engager, elle préférait le quitter que souffrir à vivre à côté de quelqu'un qui ne l'aimait pas assez pour vivre sous le même toit qu'elle.

    Maintenant le soleil est levé, elle sait qu'elle ne dormira plus. Elle se prépare un café, de sa petite cafetière ramenée d'un voyage en Italie ; elle fait passer le café lentement, pour qu'il soit plus corsé, tout en écoutant la radio. Le flash d'actualité annonce qu'un cadavre a été découvert pendant la nuit sur le Quai de Porto. L'identité de la victime n'est pas révélée, il s'agit d'une jeune femme de trente ans, tuée par balle, découverte par une passante vers trois heures. La Police n'a pas donné plus d'informations. Trente ans, le même âge que moi, pense Eden. L'odeur du café envahit la cuisine, elle se précipite mais il est trop tard, un peu de café a débordé sur la cuisinière. Eden s'énerve, elle se sent fatiguée. De fait cette nuit n'a pas été reposante, c'est le moins que l'on puisse dire. Elle boit le café qui reste brûlant, retire son tee-shirt et va dans la salle de bain. Elle a la ferme intention de s'habiller au plus vite, de faire un tour sur le marché voisin, pour admirer les fleurs, et boire un jus de goyave frais, tout en se rendant au commissariat. En se douchant, elle éprouve la même sensation procurée par la douche de la nuit. Elle se sent sale, comme pénétrée par un serpent visqueux qui s'agite dans ses entrailles. Intérieurement sale, ce n'est pas cette eau qui va la purifier. Elle ressent, intuitivement, que Brito est lié à cette histoire et cela lui noue le ventre de rage.

    Elle sort enfin de la douche, se sèche lentement le corps et les cheveux, puis se maquille légèrement pour masquer les marques de sa nuit blanche. Elle enfile un jean et un tee-shirt, une paire de ballerines, noue ses cheveux en chignon et retourne à la cuisine pour prendre une autre tasse d'un café bien serré. Cette nuit, elle n'arrivait pas à trouver le sommeil, mais là soudain, la lassitude l'envahit ; envie de dormir pour oublier. Il va bientôt être l'heure de rendre visite à l'inspecteur Abel Pastor. Elle ouvre la porte fenêtre, et s'installe sur la terrasse avec sa tasse de café ; au loin la mer est calme, en cette heure matinale la plage est encore déserte, hormis Pedro, son voisin, qui fait son jogging en compagnie de son labrador. Il lui fait un signe, elle lui répond en lui souriant ; Pedro est un adorable monsieur d'une soixantaine d'années, qui a tout fait dans sa vie, acteur de cinéma, agent de change, coiffeur de mannequins, photographe... elle le soupçonne d'avoir surtout été gigolo. Avec l'âge, et la richesse surtout, il vit seul dans une adorable maison, voisine de la sienne, en compagnie de son fidèle Nestor. Perdue dans ses pensées, elle regarde ses ongles. Elle aperçoit une petite tâche sombre, restée là après sa douche. Manifestement c'est un peu de sang. Dégoûtée elle va chercher une lime dans la salle de bain. Le téléphone sonne.




     


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  • Elle ne répond rien, continue à fumer sa cigarette en essayant de paraître le plus calme possible. La voiture s'arrête enfin près de chez elle, elle ouvre la portière pour descendre. Abel lui attrape le bras :
         - Vous seriez aimable de venir faire votre déposition le plus tôt possible au 5ème Commissariat, avenue Gomes Freire. 9 heures, ça vous convient ?
         - Oui, ça ira, répond-elle dans un souffle.

    Seule chez elle, elle se jette sous la douche. Elle a besoin de se séparer de toute cette salissure qui la souille. La nuit est étouffante à tous points de vue et elle laisse longuement pulser l'eau froide sur sa peau, jusqu'à ce qu'elle frisonne. La nausée qu'elle éprouve ne passe pas. De l'armoire à pharmacie elle extrait un tube de nux vomica 9CH. Cinq granules devraient arranger tout cela rapidement. Elle s'allonge sur le lit, lumières éteintes, fenêtre grande ouverte. A l'est le ciel commence à se teinter de rosé. La tranquillité ne vient pas et le sommeil l'ignore. Soudain une vague de dégoût l'inonde. Elle se précipite dans les toilettes pour vomir dans un seul et même trait, l'alcool, son angoisse et sa peur.

    Elle n'arrivera pas à dormir ; elle se cale dans une couette et deux gros coussins devant la télé ; à 5 heures du matin pas grand-chose d'intéressant à regarder, tant mieux, parce qu'elle n'a pas la tête à ça, la dernière novela en vogue sur TV Globo ; Eden n'est pas une amatrice du genre mais ces séries télé font un carton au Brésil. Tout en essayant de trouver un peu de calme dans les histoires à l'eau de rose, de pièges et de trahisons de la série, elle pense à ce qu'elle vient de vivre cette nuit. Elle essaie de se rappeler tout ce que Brito a pu lui raconter, sur sa vie, ses anciennes petites amies ; mais rien de particulier. Evidemment, son poste de directeur du secrétariat au développement durable l'emmenait souvent loin de Rio, il partageait sa vie entre Brasilia et l'Amazonie ; c'est à l'occasion d'un de ses colloques sur le peuple Shuar, auquel participait Eden en tant qu'ethnologue, qu'ils s'étaient rencontrés.

    Pour l'heure elle aimerait bien qu'un chamane Jivaro vienne lui réduire la tête, au moins ses connaissances amazoniennes lui seraient, pour une fois, de quelque utilité. Tout ça... au moment où elle hésitait à le contacter. Bon dieu, que de complications en perspective. Voilà bien la façon dont la vie sait repasser certains plats ! Que va-t-elle bien pouvoir raconter aux flics tout à l'heure ? Ils ne vont certainement pas se contenter d'approximations. Ils auront déjà le résultat d'analyses, ils auront déjà décortiqué le contenu du sac à main. Elle ne se souvient pas si elle a touché le sac. Si... peut-être légèrement lorsqu'elle s'est approché de la femme, mais pas quand elle a pris la photo, de cela au moins elle est sûre. En revanche, elle ne mettrait pas sa main à couper que son geste soit passé inaperçu. La télé achève de la saouler. Zap et stop ! Le film des événements continue dans sa tête. Elle n'en peut plus et fond en larmes.



     


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